Ni Tanjung.
La reine du Volcan Agung.

30 janvier — 22 février 2020

Galerie Patricia Dorfmann
61 rue de la verrerie
75004 Paris, France



C’est à Denpasar sur l’Île de Bali, un après-midi ensoleillé d’avril 2018, que je rencontre pour la première fois Ni Nyoman Tanjung. À l’écart des routes bondées de scooters et du brouhaha de la ville, au bout d’un lopin de terre, dans une petite cabane de fortune vit Ni Tanjung, réfugiée provisoirement dans sa famille pendant l’éruption du Mont Agung.

Plongé dans la semi-obscurité de cet habitat sommaire, composé de deux pièces et simplement meublé, je découvre sa famille qui s’attèle à la confection d’offrandes balinaises en feuille de palmier Lontar.

Dans la minuscule chambre au mur jaune, sans fenêtre, éclairée par une petite ampoule, assise les jambes croisées sur un simple matelas, une petite dame frêle et décharnée nous accueille. En pénétrant dans cette pièce exiguë, je suis tout de suite fasciné par le contraste entre cette vieille dame qui ne peut plus quitter son lit et l’œuvre si volumineuse qui l'entoure.

Ni Tanjung semble intriguée et animée par notre venue. Son regard curieux s’éveille. Sourire aux lèvres, elle s’adresse à nous dans un langage mystérieux, elle chantonne. Assis face à elle, nous lui offrons un petit miroir et des pâtisseries multicolores que nous savions ses favoris. Dès lors, un théâtre semble se jouer devant nous. De ses mains longues et d’une rare finesse, elle saisit un panier à offrandes, sokasi banten, pour en sortir tout un tas d’objets : un peigne avec lequel elle se coiffe, une couronne qu’elle pose sur sa tête et un miroir qu’elle utilise pour nous observer et contempler ses créations de manière indirecte. Ni Tanjung est dotée d’une présence impressionnante, son élégance et sa douceur son propre à la culture balinaise. Comme une dalang (manipulatrice de marionnettes du théâtre d’ombres Balinais), Ni Tanjung se met à animer avec délicatesse ses créations multicolores et à nous offrir un spectacle. Enfin, comme pour clore notre visite, elle se laisse glisser sur son lit, se redresse délicatement et nous invite à accepter un ses grands dessins sur carton.

Âgée de près de cent ans Ni Nyoman Tanjung est née dans le village de Saren Kauh, partie orientale de l’Ile de Bali près du Mont Agung. Enfant de paysans, elle n’a pas fréquenté l’école et ne sait ni lire ni écrire. Elle a appris à filer et à tisser le coton, à fabriquer des offrandes en végétaux, à danser le rejang (danse de temple sacrée en l’honneur des dieux) et le legong (danse de cour), ainsi qu’à chanter l’arja (opéra balinais) et apprécie le wayang kulit (théâtre d’ombre). Ni Tanjung perd la raison après avoir vécu des évènements traumatiques : l’occupation Japonaise des Indes néerlandaises de mars 1942 à 1945 - contrainte à des travaux forcés dans des conditions de pauvreté extrême ; la perte prématurée de trois de ses quatre enfants ; l’éruption du Mont Agung en 1963 – considérée par la population comme une colère divine ; les massacres anti-communistes après une tentative de coup d’état à Jakarta de 1965 et 1966 – un évènement extrêmement traumatisant pour la population ; son isolement pour « folie » dans les années 1980 – elle restera plus de 2 ans attachée à un carcan en bois dans une cabane au milieu des rizières ; puis la perte de son mari en 2011. Ni Tanjung est une créatrice autodidacte. Ce serait à la fin des années 1990 ou au début des années 2000, qu’elle commence à créer. Sa première oeuvre connue et aujourd’hui disparue est une construction spectaculaire faite de milliers de pierres noires sur lesquelles étaient peints des visages à la craie blanche. Aujourd’hui, Ni Tanjung ne pouvant plus quitter son lit, se consacre d’avantage à la création sur papier.

C’est la nuit que Ni Tanjung s’adonne à une création fiévreuse. À partir de toutes sortes de matériaux de récupération qu’elle conserve soigneusement dans des paniers à offrandes : papier journal et d’emballage, morceaux de bois, feuilles et branches d’arbres... Elle dessine à la craie grasse des figures multicolores, qu’elle découpe méticuleusement, assemble et fixe sur des arborescences confectionnées à l’aide de tiges végétales nouées. Ces assemblages composent ainsi une étonnante assemblée de portraits qui nous font face. Cet acte de création lui permet de faire abstraction de son exil et de s’entourer d’une foule de personnages imaginaires dont elle est la seule architecte.

La création chez Ni Tanjung est un exutoire. Elle revêt ainsi une dimension vitale et spirituelle, qui semble lui permettre d’exorciser son passé et la rudesse de sa vie. Ses histoires personnelles et la culture balinaise nourrissent considérablement son art.

De son histoire, Ni Tanjung représente la maternité avec des figures qui accouchent ou qui sont entourées d’enfants, parfois agrippés aux jambes ; la sexualité avec des figures masculines et féminines aux sexes exubérants et triomphants ; la captivité avec des personnages aux mains en forme de boulets de forçat ; des autoportraits, des portraits de proches ou de ces d'ancêtres...

De sa culture Balinaise, on peut identifier Barong, la créature mythologique balinaise du théâtre dansé représentant du bien et considéré comme le seigneur de la forêt ou Dewi Sri, la déesse de la fertilité et du riz ; les costumes traditionnels aux couleurs vives et à motifs ; les temples ; l’ombrelle, tedung ou pajeng, et les coupes d’offrandes, baten tegeh ; les coiffes de cérémonie et de danse (le chignon - coiffure populaire à Bali, les couronnes de danseuse legong et le udeng pour les hommes); les visages au maquillage coloré cerné de noir à la manière balinaise ou grimé de blanc comme les masques topeng ; le volcan Agung, la nature sauvage, les fleurs et les animaux de l’Île... De cette manière l’œuvre de Ni Tanjung est une œuvre majeure pour l’Indonésie et une découverte exceptionnelle pour le monde de « l’Art Brut ».

Aujourd’hui, notamment grâce au travail de l’anthropologue suisse Georges Breguet, les oeuvres de Ni Tanjung sont présentées dans les plus importantes collections d’Art Brut. Plusieurs expositions lui ont déjà été consacrées à travers le monde, entre autres, à la Collection de l’Art Brut à Lausanne en Suisse, au LaM à Villeneuve d’Ascq en France et au centre culturel Bentara Budaya à Jakarta sur l’Île de Java en Indonésie. Son travail est présenté lors de la Jakarta Biennale en 2017.

— Lucas Djaou, décembre 2019.